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The Jeff Healy Band - See the Light (1988) REVUE

 

De gauche à droite, Tom Stephen, Jeff Healy, Joe Rockman.

Depuis sa genèse, produite progressivement il y a plus de quatre siècles par les conditions de vie difficiles des esclaves africains, irlandais, et écossais, la philosophie du blues est bien souvent (mais pas exclusivement) associée aux tragédies de l'existence, telles que les sentiments d'exil, d'aliénation, d'errance, de chagrin, de préjudice, et d'engourdissement spirituel, animal, et corporel. Ces tragédies, parfois si cinglantes, offrent d'inexorables ressources immuables, situées au plus profond du cœur, pour quiconque parvient à les surmonter. En lui faisant face avec courage, exultation et endurance cordiale, la vie décèle son puits de lumière.

Ces quelques lignes résonnent intensément, si l'on aborde la vie de Norman Jeffrey Healy, surnommé Jeff Healy. Selon l'histoire, ce canadien natif de Toronto, né le vendredi 25 mars 1966 a été abandonné par ses parents peu après sa naissance ! Orphelin de seulement quatre mois, il fut recueilli par le couple composé de Bud et Yvonne Healy. Puis, au bout de sept mois, il est atteint d'une maladie très rare touchant un enfant de moins de trois ans sur plus de dix mille : la rétinoblastome. La présence de ce cancer de la rétine nécessite de retirer les globes oculaires de la victime, afin de les remplacer par des prothèses... Cela n'empêche pas le jeune Jeff de se passionner pour la musique, puisqu'il acquiert sa première guitare au Noël de 1969,  à l'âge de trois ans ! Bien qu'il ne soit pas victime de la même maladie, il s'inscrit, sans le savoir, dans le sillage de bluesmans perdant la vue alors qu'ils ne sont encore que des nourrissons, tels que le célèbre Doc Watson, quarante ans avant lui.

Jeff et Stevie, deux amis liés par le blues, en 1987.
Son apprentissage de l'instrument se développe de façon atypique, car il en vient à le pratiquer à la manière des joueurs de lap steel guitar ou bien, pour une comparaison plus ancienne, au dulcimer ! Faisant déjà écho de ses talents dès neuf ans, il est invité à quatorze ans sur une station de radio universitaire, dûe à ses connaissances en jazz et blues. Il forme enfin son premier groupe le 2 avril 1981 à quinze ans, intitulé "Blues Direction". Parcourant sa scène locale, le jeune Jeff parvient à accompagner les dès lors incontournables Stevie Ray Vaughan et Albert Collins, au Albert's Hall de Toronto, le 27 juillet 1985. Ceux-ci, au sommet de leur gloire artistique, lui donnent l'impulsion suffisante afin qu'il forme, quelques mois plus tard, le 29 septembre, le Jeff Healy Band, aux côtés du batteur Tom Stephen, et du bassiste Joe Rockman, qu'il rencontre au Grossman's Tavern.

 

De leur alliance va naitre l'originelle confection du groupe, un single auto-produit l'année suivant la création du peloton canadien : "Adriana / See the Light". Jeff cimente sa réputation en performant avec la légende B.B. King le 20 août 1986, et avec le culte The Band, le 12 novembre. Après quelques passages radio et un spectacle unique au Marquee Club de Londres courant 1988 (où ont joué les Rolling Stones, Led Zepellin, ou encore Yes...), la toute première offrande est délivrée. Baptisée "See the Light" à la suite du titre déjà construit en 1986, elle est supervisée par Thom Panuzio (Patti Smith, Bob Dylan...) et Greg Ladanyi (Jackson Browne), et cataloguée Arista Records, lequel est à l'époque une subdivision de Columbia Records.

 

Le florilège est un partage entre compositions blues électrique rappelant essentiellement les productions du Double Trouble de Stevie Ray Vaughan, ainsi que des plages très orientées pop/hard rock, et "AOR" (acronyme pour "Adult Oriented Rock") de la décennie concernée, à la manière des Scorpions, Toto, Boston ou Europe. En effet, en relation à ces derniers, le tube "Angel Eyes" est particulièrement évocateur, puisque outre la performance mémorable de Healy, on est face à un titre très commercial dont les amateurs de blues pourraient aisément se passer. S'ajoutent à cette image des extraits tels que "River of No Return", "Someday, Someway", "I Need to Be Loved", ou encore "That's What They Say", qui satisferont les nostalgiques de la pop façon années 80. 

Pour les inconditionnels du blues pur jus, on a deux reprises plus que décentes avec les classiques "Blue Jean Blues" de ZZ Top, et "Hideaway" de Freddie King, avec en addition, les compositions de Jeff en toute autonomie : le rebondissant "Confidence Man", le funky "My Little Girl", le boogie "Don't Let Your Chance Go By", et l'éponyme "See the Light", fusionnant le blues à douze mesures avec une sensibilité pop. Enfin, mention spéciale à "Nice Problem to Have", excellente pièce instrumentale que l'entièreté du groupe dédie à l'amour du blues. Dans l'ensemble, on retient surtout le jeu incroyable du jeune canadien, détenant une verve aussi bluffante que sa façon de pratiquer l'instrument. La section rythmique de Joe Rockman et Tom Stephen, ses acolytes, et somme toute respectable, sans être remarquable. C'est la relation de Jeff à la guitare qui mérite toute l'attention de l'auditeur. Le chant, assuré par ce dernier, est agréable, mais d'une douceur s'apprêtant davantage à une coloration plus pop.

 

Le succès de "See the Light" fut important. Certifié triple platine, il aura été le sixième album le plus vendu de 1989 au Canada. "Hideaway", reprise du grand Freddie King, et nominé aux Grammy Awards le 22 février, dans la catégorie "Best Rock Instrumental Performance". Enfin, le 18 mars 1990, le recueil du Jeff Healy Band obtient victoire dans la catégorie "Album de l'année". Au cours de la tournée promotionnelle, Jeff joue aux côtés de Bob Dylan, ZZ Top, Bonnie Raitt, ou bien Ringo Starr ! Durant les sessions d'enregistrement du disque sont capturées les pistes qui illustreront la bande originale du film où figure Patrick Swayze, Road House. Le groupe apparait par ailleurs dans cette œuvre cinématographique. Le second opus, "Hell to Pay", est publié au printemps 1990, et connait une franche réussite, avec la participation de Mark Knopfler, ou encore George Harrison, sur une récupération exaltante de "While My Guitar Gently Weeps".

Si "See the Light" ne révolutionne en rien l'histoire du rock, illustrant même davantage l'aura de la décennie au sein de laquelle il est apparu que les efforts passés d'un King ou d'un Clapton sont senties comme plus ou moins obsolètes (bien que les deux retrouveront la gloire à l'aube des années 90),  il est un témoignage agréable d'un style, qui bien qu’essoufflé au sein des eighties, demeure encore vigoureux, notamment grâce au regretté Stevie Ray Vaughan, ou à la collaboration intéressante d'Albert Collins avec Robert Cray et Johnny Copeland (tous intégrés aujour'hui au Blues Hall of Fame fondé en 1980). 

Fort d'une carrière solide s'étendant jusqu'à l'aube du XXIème siècle, et d'un respect parmi ses pairs, notre prodige de Toronto s'éteint le 2 mars 2008, à 41 ans, dans sa ville natale, à la suite d'un sarcome, une tumeur de la chair contre laquelle il s'était battu plusieurs années auparavant. Bien qu'ayant certes perdu le sens de la vue extérieure, cela lui a octroyé le don de comprendre davantage l'existence depuis l'intérieur, afin de sculpter et fortifier le blues, ainsi que l'amour de la vie et de la musique, comme peu de personnes avant lui.

Comme le précise le titre de ce recueil, Jeff invite l'auditeur à voir la lumière présente dans l'âme, se traduisant dans l'expression musicale. Lui qui ne voyait pas le monde par l'extension solaire de la même façon que le commun des mortels, a toujours su discerner la lumière inhérente au coeur de chacun, par laquelle la langue de l'amour et perçue. Ainsi, tel que l'introduit le clip de "Confidence Man", "This film is dedicated who may not be able to see the images, but can still feel the spirit...".

 

Le groupe en concert, peu de temps après la signature avec Arista Records.

   

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